Didactique,  Français

Analysons des activités orthographiques au cycle 3

Petit exercice d’analyse didactique pour bien commencer la journée (il est 15h, mais vous avez compris l’idée) !

Nous attaquons avec un document réalisé par l’IA (why not ?) pour une classe de CM1, dont l’objectif est le suivant : réaliser des activités orthographiques autour de la dictée hebdomadaire. 

Plein de bonnes intentions, ce document comporte toutefois quelques lacunes didactiques que nous allons détailler ici.

Une liste de mots sans aucune structuration linguistique

La liste de mots proposée ne repose sur aucun principe « structurant ».

Or les recherches en didactique du vocabulaire et de l’orthographe montrent que la mémorisation est beaucoup plus efficace lorsque les mots sont organisés en réseaux sémantiques, morphologiques, orthographiques, grammaticaux, etc.

Ici, l’élève doit apprendre une liste arbitraire, ce qui favorise uniquement une mémorisation superficielle.

L’usage de l’alphabet phonétique dans une fiche élève

La présence de symboles phonétiques est problématique. C’est d’ailleurs, à mon sens, l’erreur la plus flagrante. La plupart des enseignants eux-mêmes ne maîtrisent pas l’alphabet phonétique et ce n’est absolument pas un objet d’apprentissage à l’école primaire. Et quels élèves savent décoder [ɛ̃] ou encore [ɔ̃] ?

Ce n’est ni fait ni à faire. On entraîne une surcharge cognitive pour TOUS les élèves, on introduit une abstraction inutile et on crée réellement de la difficulté. 

Une dictée totalement déconnectée de la grammaire

La dictée ne semble pas liée à un apprentissage grammatical identifié. Et si c’est le cas, ce n’est absolument pas explicité pour l’élève ou pour l’enseignant via ce support. Du coup, on a plutôt le sentiment que c’est une fiche fourre-tout. Difficile de percevoir dans tout cela s’il y a le réinvestissement d’une notion étudiée, si la dictée permet de mettre en pratique une règle ou encore de mobiliser des procédures d’écriture.

Une dictée réflexive doit avoir de réels objectifs en orthographe lexicale et grammaticale. Ici, on revoit simplement des « sons ». C’est largement insuffisant au cycle 3.

Une vision vieillissante de la conjugaison

Le tableau de conjugaison à remplir illustre une approche très traditionnelle, qu’on pourrait résumer de la façon suivante :

maîtriser la conjugaison = remplir un tableau.

Cette logique pose plusieurs problèmes :

  • L’appellation « conjugaison » ne convient pas. On parle d’orthographe grammaticale dans les nouveaux programmes, et pour de très bonnes raisons. Je vous renvoie à cet article si le sujet vous intéresse. 
  • L’activité favorise la récitation de formes verbales apprises par coeur
  • Elle ne montre pas le rôle grammatical du verbe
  • Elle ne permet absolument pas un réinvestissement concret en situation d’écriture.

Confusion entre orthographe lexicale et orthographe grammaticale

C’est un peu le grand n’importe quoi. On a plusieurs fois la mention de « orthographe », avec parfois un travail phonographique, parfois grammatical… On crée beaucoup de confusions chez les élèves entre ce qui relève de l’écriture du mot en lui-même (l’orthographe lexicale) et ce qui relève des mots entre eux dans le contexte d’une phrase (l’orthographe grammaticale). Ce qui est dommage, car les procédures utilisées par les élèves sont drastiquement différentes dans l’un et l’autre.

Tout ceci reflète une organisation disciplinaire assez  ancienne, qui ne correspond pas à la structure réelle de la langue.

L’usage du terme « lexique »

Dans le contexte actuel, et dans les programmes scolaires, le terme utilisé est vocabulaire.

A l’école, comme le disait Jacquelin Picoche en 2011 :

« On ne fait pas des cours de lexicologie, mais de savoureuses et nourrissantes leçons de vocabulaire. »

Le lexique a pour vocation de rassembler l’ensemble des mots de la langue française, ce que même les dictionnaires n’ont pas la prétention de faire. Le vocabulaire, lui, désigne les mots qu’on emploie ou qu’on a besoin d’employer, notamment dans la vie courante.

Dans les programmes récents, vous le savez, on insiste d’ailleurs sur :

  • les réseaux de mots
  • les familles morphologiques
  • les relations de sens.

Laissons nos élèves tranquilles avec des termes linguistiques complexes. Et toujours pour reprendre les propos de Mme Picoche :

« Il ne faut pas se laisser décourager par l’immensité du lexique. En effet, les mots n’ont rien d’une masse informe. Il y a une hiérarchie parmi eux : des mots indispensables à toutes sortes de discours, des mots plus ou moins utiles dans diverses situations, des mots qu’on n’apprendra que sur le tas, selon l’occasion, et des mots de spécialité connus des seuls spécialistes, bref, beaucoup de mots que le plus cultivé des francophones n’emploiera jamais. »

La notion d’« adverbe » introduite dès la première dictée

A priori, il s’agit de la première dictée de l’année en CM1. Pas de chance, nous avons une classification comportant des adverbes dans l’exercice 2. Admettons que les adverbes aient été mentionnés au CE2, comme le recommandent les programmes, cela reste assez rude d’entamer l’année avec une activité sur des adverbes.

On se trouve, pour un grand nombre d’élèves, devant une surcharge conceptuelle assez inutile. Pour classer le mot « longtemps » correctement, les élèves doivent connaître la notion d’adverbe et savoir que ce mot appartient à cette catégorie.

Ça ne semble pas être un objectif prioritaire pour une dictée de début d’année.

Beaucoup de graphies difficiles en même temps

La fiche fait travailler simultanément de nombreux phonèmes, eux-mêmes transcrits par de nombreuses graphies complexes.

Pourquoi pas, mais tout cela crée une forte charge cognitive, même s’il s’agit bien sûr de révisions. 

Une entrée par les graphèmes plutôt que par les régularités orthographiques

Au cycle 3, nous attendons d’une dictée qu’elle couvre un peu plus que de la simple révision phonographique. 

Ici, on met l’accent sur la variation graphique mais on ne donne aucune règle stable et exploitable en situation d’écriture.

Les approches récentes de l’orthographe mettent plutôt en avant les régularités fréquentes, les familles de mots, les structures morphologiques, les conditions phonographiques, etc.

L’objectif d’une dictée réflexive est avant tout de raisonner et de pouvoir transférer les connaissances des élèves en situation d’écriture autonome. 

 

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