REDFLAG en français : le cloisonnement des domaines en EDL
Je vais vous parler aujourd’hui de l’étude de la langue, et de pourquoi le cloisonnement « traditionnel » grammaire / conjugaison / orthographe est un contresens didactique.
Dans de nombreux manuels de cycle 3 (mais aussi de cycle 2), on distingue trois rubriques séparées dans le sommaire : grammaire, orthographe, conjugaison (ou parfois verbe). Cette organisation peut sembler logique à première vue, mais elle repose sur une distinction héritée du passé et non sur une structuration cohérente des savoirs linguistiques.
Ce cloisonnement suscite des critiques depuis pas mal de temps maintenant, car il a tendance à fragmenter des objets linguistiques étroitement liés et à rendre opaque la compréhension des systèmes langagiers pour les élèves (cf. Gourdet).
Ce qui m’a choqué, c’est que ce cloisonnement artificiel n’existe plus depuis au moins les programmes 2015. Et quand j’ouvre un manuel d’étude de la langue paru en 2025 pour le CM1-CM2, on voit encore ces appellations très anciennes. 🙄
Pour moi, le premier point, c’est la question de la conjugaison. Elle ne devrait JAMAIS apparaitre comme un domaine autonome : elle est intégrée à l’orthographe grammaticale, car elle met en jeu des marques de personne et de temps qui sont des faits orthographiques structurés.
Vous allez me dire que c’est un détail sans importance. Mais que nenni ! 😁 Ces manuels qui sortent actuellement ne traitent littéralement pas la conjugaison comme de l’orthographe grammaticale, et font l’impasse sur :
Les marques de personne, qui sont des morphèmes grammaticaux et qui relèvent donc pleinement de l’orthographe (-ons, -ez, -ent, etc.)
Les marques de temps, qui sont des variations morphologiques et qu’on code, bien sûr, par l’orthographe (-ai, -r-, etc.)
Les liens d’accords entre le groupe sujet et le groupe verbal, qui font partie intégrante de l’orthographe grammaticale (mais faut-il seulement avoir traité en amont ces fonctions qui sont souvent releguées au second plan, au profit du « verbe » et du « sujet »).
Cette compréhension rejoint les travaux linguistiques contemporains qui contestent la séparation classique « grammaire vs orthographe » et qui invitent à considérer les régularités orthographiques comme des systèmes (cf. Brissiaud, Cogis).
L’idée centrale ici n’est pas seulement lexicale ou grammaticale : elle est cognitive. Les élèves n’apprennent pas naturellement les régularités de la langue si elles sont présentées comme des entités juxtaposées, sans relations explicites.
Le cloisonnement des domaines induit :
Une surcharge cognitive inutile, car les élèves doivent fragmenter leurs connaissances.
Une absence de lien explicite entre l’analyse grammaticale et les applications orthographiques, qui sont particulièrement gênantes pour nos élèves les plus fragiles.
Une mémorisation de faits sans compréhension systémique, et du coup, sans application concrète en situation d’écriture (dictée, production d’écrits, etc.).
En gros, pour respecter le contrat didactique implicite, on a des élèves qui vont être en grande difficulté pour switcher d’un domaine à l’autre : pour eux, ce qui relève de l’orthographe n’a rien à voir avec la conjugaison, ce qui relève de la grammaire n’a rien à voir avec l’orthographe, etc.
Généralement, quand c’est le cas, on voit que la théorie est à peu près maîtrisée pour les élèves : ils connaissent les grandes lignes de la leçon, ils sont même capables d’avoir juste aux exercices pendant la séquence. Et puis quand on passe sur une mise en application concrète, dans un autre contexte, il n’y a plus RIEN : tout est faux, tout semble avoir été oublié, etc.
Vous allez me dire : « ok, mais qu’est-ce qu’on fait alors ? ». 😅
- On assume que l’orthographe lexicale, c’est le travail explicite sur l’écriture d’un mot. Ça se travaille en vocabulaire (pour tout ce qui est régularités morphologiques, liens sémantiques entre les mots, etc.), mais aussi en lecture et écriture (pour tout ce qui est orthographe phonographique : révisions du code).
- On assume que l’orthographe grammaticale, ce sont tous les accords dans nos phrases : les accords au sein du GN, certes, mais aussi les accords sujet-verbe (SV). Et de ces accords SV découlent la conjugaison. C’est parce que la forme verbale dépend du sujet qu’elle va varier dans ses marques de personne et de temps.
- Et du coup, on assume qu’un écrit réalisé dans le cadre de l’EDL (dictée, production d’écrit) contient à la fois tout ceci en orthographe lexicale et grammaticale. Et comme la révision du code (ortho phonographique) n’est PAS de l’EDL et qu’on nous demande au cycle 2 de la traiter quotidiennement avec de l’encodage de syllabes et de mots, on assume aussi d’en faire un temps distinct de la dictée réflexive du jour d’EDL. En aucun cas, une dictée réflexive en EDL ne peut avoir comme entrée (dans le sommaire, dans la prog) des éléments phonographiques : « cette semaine, on révise le graphème R, etc. ». Mais ça, c’est un autre sujet !
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2 Comments
D.R.
Tout à fait d’accord. Existe-t-il des manuels qui respectent les programmes ?
Chat d'école
Sur ce point précis, très peu. Ayant travaillé sur le projet Dyna-Mots, c’est le seul que je connais.